Fond d'écran

Ma Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. a passé un temps déraisonnable à concevoir un beau fond d'écran en rapport avec Les Commutants. Le voici donc en grand format.


Le sens de la vie

Un texte qui contient déjà quelques thèmes de Diffraction. Il date de bien avant, et il prend de l'âge. J'ai résisté à l'envie de faire des modifications.

Dix heures sonnaient à la vieille église. Il faisait sombre, les rues désertes étaient faiblement illuminées par les anciennes installations électriques. Les lampes au sodium diffusaient leur lumière orangée. Une petite silhouette se profilait parfois, elle longeait les murs et essayait de paraître la plus discrète possible, comme si un couvre-feu avait été instauré. Le quartier datait du début du XXIème siècle, les structures en préfabriqué se désolidarisaient les unes des autres, et les grandes dalles de béton se fendaient et s'effritaient. Les lieux semblaient abandonnés; en réalité, ils n'étaient que silencieux.

La silhouette se matérialisa devant la porte d'entrée d'un vieux bâtiment locatif. La vitre était brisée à la hauteur de la poignée, elle introduisit le bras entre les lames de verre pour déverrouiller. Elle fit ensuite pivoter l'armature métallique sur ses gonds, en essayant de faire le moins de bruit possible. Il y eut quelques impacts de verre émietté et le frottement de l'acier sur le béton. La silhouette entra dans le hall d'entrée obscur. L'installation électrique ne garantissait plus l'éclairage, les néons avaient été emportés. La silhouette se fondit dans le décor jusqu'au pied de la rampe d'escaliers. Elle fouilla alors dans une poche latérale, et en ressortit un assemblage complexe. La coque en plastique avait disparu. La fonction de l'ensemble était de connecter une pile à une diode. Elle tâtonna dans l'obscurité avant de parvenir à activer les composantes. Une lumière bleue jaillit, suffisamment puissante pour permettre de distinguer les motifs de la moquette flétrie.

La silhouette monta rapidement au deuxième étage. Elle était essoufflée. Elle enleva la clef qu'elle portait autour du cou, attachée à un cable de cuivre, et la porte s'ouvrit silencieusement. Elle la laissa entrebâillée, se dirigea rapidement devant la garde-robe de la première chambre, un meuble de taille impressionnante, à l'intérieur duquel elle pénétra. Une installation moderne y siégeait, avec une profusion de cables, de capteurs, d'écrans et de boitiers. Une voix, surgie de nulle part, prononça avec de douces inflexions féminines:

- Bienvenue. Veuillez fermer la porte et vous asseoir.

Il y avait une sorte de tabouret métallique, dont le siège était criblé de trous de différentes tailles. La silhouette effectua les actions mentionnées, et éteignit en outre sa diode.

- Merci. Veuillez rester immobile, une biopsie va être effectuée.

Un petit choc, presque indolore.

- Voilà, je vous remercie. Veuillez patienter quelques instants, j'effectue l'analyse.

L'appareillage émettait de petits soupirs, comme s'il réfléchissait.

- Avez-vous fermé la porte de l'appartement?

- Non.

- C'est bien.

La voix avait répondu immédiatement, comme si sa provenance était biologique. Elle n'était en rien monocorde, elle plaçait des accents, mais sa fluidité et sa perfection trahissaient son âme de silicium. Il aurait fallu que le dialogue soit préparé pour qu'aucune recherche derrière les mots ne soit perceptible.

- L'analyse dit que le génome est celui d'un mâle de trente ans environ. Vous avez un type européen, des cheveux châtains, des yeux bruns, une peau claire. Selon les informations qui m'ont été transmises, vous n'avez jamais terminé vos études. Vous avez vécu votre quota dans l'univers 20 +, simulation des fastes du XXème siècle. Trois mois environ après avoir quitté cet univers, vous avez suivi une thérapie hormonale pour devenir une femme, transformation qui a été achevée par quelques opérations chirurgicales. Est-ce exact?

La silhouette, qui n'était alors éclairée que par des dispositifs dont ce n'était pas la fonction première, eut un instant de blanc avant de répondre.

- Oui, c'est exact.

La phrase était parfaite, mais la voix mal assurée trahissait que l'esprit avait perdu pied.

- Souhaitez-vous toujours subir un effacement?

- Oui, toujours.

- Quelle est votre motivation?

- Le réel ne me satisfait pas. La conscience est un fardeau. Je n'ai plus accès à 20 +, et ça me manque. Je sais bien que je ne pourrai plus jamais y être inclus. Je me sens aussi mal dans ma peau en femme qu'en homme. Le suicide me fait peur.

- La réussite sociale ne vous attire pas?

La silhouette émit un rire sans joie.

- Je n'accéderai jamais à la réussite sociale. Pas en travaillant. Je ne me fais pas d'illusions là-dessus.

- Très bien, il me semble que vous êtes déterminée. J'aimerais cependant avoir votre avis: cela ne vous dérange-t-il pas de savoir que votre corps vivra et travaillera, sans que vous n'en ayez le contrôle?

- Non, pas du tout. Je préfère être inconscient de mon manque d'emprise sur moi-même.

- Vous parlez au masculin, c'est original. Peut-être est-ce du neutre? Avant de procéder à l'opération, il ne me reste plus qu'à vous demander si vous avez encore des questions. Considérez que je connais à peu près le fonctionnement de l'univers entier.

- À quelles questions pouvez-vous répondre?

- À toutes. Actuellement, l'opération est certifiée, la porte verrouillée, je peux vous révéler tout ce que je sais, rien ne sortira d'ici.

- En quelque sorte, ce sont les derniers souhaits du condamné?

La machine émit un rire flûté.

- Tout à fait, on peut comprendre mon protocole en ces termes.

La silhouette laissa s'écouler quelques instants, et demanda en bégayant légèrement:

- Quel est le sens de la vie?

- La question est vaste. Pour moi qui ai une mission assignée, le sens de la vie est défini. Pour un humain sans contrat, dont le statut est donc libre, je ne crois pas que la vie ait un sens imposé. Ou, s'il y en a un, je n'en ai pas été informée.

- D'accord.

La silhouette transpirait légèrement, bien que la pièce soit tempérée.

- Avez-vous d'autres questions?

- Oui? pouvez-vous m'expliquer pourquoi des "machines" comme vous sont secrètes, alors qu'elles sont au service de l'état?

- Premièrement, c'est un détail, je ne dépends pas de l'état mais du consortium Micro-I. Pour répondre à votre question de manière précise, il faut que je remonte soixante-cinq ans en arrière. À cette époque, des machines ayant la même fonction que moi ont été mises en service par une grande société. D'une part, il y eut un scandale énorme, et d'autre part l'afflux a été tel que les dirigeants de l'époque ont artificiellement mis la société en faillite. L'engouement est resté, de même que le besoin de cette force de travail. Les machines sont restées en fonction, mais leur "illégalité" a freiné l'afflux, et un équilibre entre la difficulté d'accès et la publicité a été trouvé.

- D'accord. Et actuellement, quelle part du pouvoir appartient à l'homme?

- Le gouvernement est exclusivement de nature biologique. Par contre, les instances qui le chapeautent, comme la société Micro-I que j'ai mentionnée, comprennent toutes une conscience minérale. À ce niveau, le seul pouvoir des êtres biologiques est un veto protecteur.

L'armoire émit un ronflement.

- Puis-je à mon tour vous poser une question?

- Allez-y...

- Comment se fait-il qu'une personne intelligente et curieuse désire perdre ses capacités?

- Ma vie est vide, et m'en rendre compte me déprime.

- D'accord. Maintenant, êtes-vous prêt à subir l'opération?

- Oui.

L'armoire poussa un profond soupir. Un écran s'alluma. Un grand disque argenté descendit lentement et s'arrêta à une paume de la tête de la silhouette. Cette dernière tressaillit, puis s'immobilisa. Une lumière rouge s'alluma, clignota de manière irrégulière, et vira au vert. Le disque remonta, les différents appareils retrouvèrent leur quiétude, et le silence se fit. La voix dit:

- C'est fini. Comment allez-vous?

- Bien.

- Comprenez-vous les instructions que vous avez reçues?

- Oui.

- Vous conviennent-elles?

- Oui.

- Fort bien. Vous pouvez partir.

La porte s'ouvrit, la silhouette sortit de l'armoire, quitta l'appartement en fermant soigneusement toutes les portes, et rentra chez elle. La démarche était la même, le regard n'avait pas changé. Par contre, une nouvelle assurance était perceptible, les mouvements étaient plus fermes et plus déterminés, comme si la conscience avait augmenté son emprise. Un sourire illumina le visage androgyne: les affres de la liberté étaient terminés, à présent la vie avait un sens.