Journal

Après plusieurs tentatives peu fructueuses, je me décide à abandonner mon projet de roman «La prophétie des réseaux». Si l'ensemble ne me satisfait pas, je suis content de certains passages. À vous de juger…

 

Cher journal,

Depuis des années, je m'obstine régulièrement à te sortir d'un tiroir et à commencer un nouveau compte-rendu de ma vie. Parfois, je suis persuadée que c'est par pur masochisme; à d'autres moments je me convaincs que tu m'aides à faire le point sur mes sentiments. Quoi qu'il en soit, une fois devant tes pages blanches, je suis prise d'inquiétude et me mets à radoter. Premièrement, je trouve que s'adresser à son journal et le tutoyer est le comble du ridicule. Ensuite, que j'ai sans doute mieux à faire de ma vie. Encore que j'en doute, à la réflexion.

Ma vie, comme tu ne l'ignores pas, n'est pas une franche réussite. J'ai trente ans, l'âge où, théoriquement, je devrais avoir une vague idée de ce à quoi devrait ressembler mon avenir. Eh bien non. Je suis de nouveau célibataire, après quatre jours d'euphorie. Je n'étais sans doute pas loin de battre un record. J'exagère. Un peu. La réussite professionnelle semble me fuir avec autant de détermination que les hommes. Ce n'est pas par manque d'efforts. Mais parfois je me dis que ma mère a raison: il faut faire un choix entre la carrière et le mari. Elle ajoute souvent que le mari remplace aisément la carrière, puisqu'il offre les mêmes avantages sans les inconvénients. Il faut dire qu'elle chérit l'époque où elle n'avait pas divorcé et où elle pouvait s'occuper de son ménage.

J'ai d'autres aspirations que de pousser mon aspirateur. Jeu de mots, et ce n'était pas volontaire. Je pourrais m'en servir pour une pub, il faut que je le note. «Si vous avez d'autres aspirations que l'aspirateur, pensez au nouveau modèle Aspiroplus!» J'ai déjà fait de la pub pour des lingettes désinfectantes et du produit de nettoyage pour les toilettes, pourquoi pas un aspirateur? On doit penser que, parce que je suis une femme, je suis plus renseignée sur les tâches ménagères. Le domaine de la publicité n'est réputé ni pour sa délicatesse ni pour son éthique, sans même parler de l'exploitation systématique des clichés les plus éculés. Donc les femmes font des pubs pour des produits de nettoyage destinés à des femmes, puisqu'elles se comprennent mieux entre elles. Peu importe qu'elles n'aient aucune expérience avec les éponges. De toute manière un petit cliché vaut mieux qu'un long discours.

Je n'ai pas plus envie de travailler pour des voitures de sport, les affaires des hommes. Je l'ai déjà fait; la bagnole s'appelait l'hirondelle, ça date de quelques semaines et ça ne m'a pas passionné. En fait, peu importe le sujet, je suis déçue de l'absence de créativité. Pour des bagnoles, des comparaisons avec la nature, la liberté et les grands espaces; pour les produits de nettoyage, des mioches qui sont contents quand c'est propre. Ou des trucs modélisés en vitesse qui sont sensés faire peur; mais le produit miracle les chasse et tout redevient d'un blanc immaculé. Depuis combien de temps n'ai-je pas eu droit à un dossier intéressant? Ce n'est pas la bonne question. Il faudrait plutôt dire «depuis combien de temps n'ai-je pas eu à trouver une idée?»

L'entreprise n'est pas un milieu facile. Nouvelle platitude. À vrai dire, je n'ai rien de neuf à raconter. Je pourrais refermer mon journal, mais mes bonnes résolutions triompheront. Ma cheffe est toujours aussi désagréable, la majeure partie de mes collègues est inintéressante, le reste infréquentable. Il faut dire que le milieu de la publicité est extrêmement aliénant: il faut adapter le flot de termes techniques du mandataire aux capacités limitées du public-cible. Les bonnes idées sont systématiquement sapées par ce légume gorgé de chips qui ne comprendra aucune référence si on ne l'explique pas en détail, ne rira que si c'est vraiment très lourd, ne s'identifiera qu'aux stéréotypes les plus imbéciles et s'offusquera dès que l'on s'éloignera un tant soit peu du politiquement correct.

 

J'aime mon métier, même s'il me rend folle. Certains jours il m'apporte la satisfaction des grandes réussites, et le reste du temps j'ai au moins le plaisir de ruiner ces minables de consommateurs. En fait, je dis ça, mais je sais bien que je suis la première à succomber aux trouvailles de mes collègues. Plus jeune, je pensais que connaître les mécanismes de la persuasion me permettrait de m'en prémunir; mais ni le physicien ni l'armurier ne sont à l'épreuve des balles. Je dois l'avoir lu ou entendu quelque part, je doute que ça soit de moi.

Pas plus tard qu'hier, j'ai trompé ma solitude en faisant les magasins. Je me suis fait rêver et je me suis offert ces rêves. J'ai presque eu l'impression de m'accomplir. Je goûte un peu de ce rêve que je vends aux autres. Il se termine généralement amèrement: ce n'est ni un shampooing ni un sac à main qui me fera surmonter la fin d'une relation. Écrit, ça semble d'une logique implacable; dans la vie réelle, ce n'est pas aussi évident. Il faut dire que nous sommes conditionnés à croire que la réussite passe par la possession. Mais je ne vais pas me faire l'apôtre de ces mouvances absurdes qui voudraient que la consommation soit assujettie à la raison. Personne ne les parraine et ils font leurs publicités eux-mêmes.

Quoi qu'il en soit, je ne parviens jamais vraiment à m'en vouloir, mais je ne suis pas non plus sereine. Je me dis que je vis avec mon temps. Ça devrait être réconfortant.

À peine de retour chez moi, le téléphone a sonné. C'était ma mère qui s'inquiétait pour sa petite. Elle doit avoir un détecteur. Je me demande où ça s'achète. Autre hypothèse: elle tombe toujours juste parce que ça ne va jamais. Sans commentaire. Elle m'a fait le coup de la mère aimante. Je l'ai haïe et j'ai sangloté. Un peu, juste de quoi contenter tout le monde. Ma mère se sent utile et j'ai l'impression fugace de ne pas être blasée.

Au travail au moins, il y a peut-être de l'espoir. D'après Jeannette, l'automne va être plein d'action et de suspense. Avec quelques explosions spectaculaires. Elle aime voir le monde comme une série télévisée. Elle en est la scénariste ou le personnage qui tire les ficelles. Les bons rôles. Elle omet complètement les aspects de sa personnalité qui la feraient plutôt incarner le despote machiavélique, psychopathe et lunatique. Mais elle a du flair, je suis bien forcée de le reconnaître. Elle m'a dit ça pour me remonter le moral, après avoir constaté que j'avais essuyé un nouveau revers sentimental. Décidément, je dois être transparente. D'ailleurs les mâles m'en apportent souvent la confirmation. Mais là n'est pas le propos: selon Jeannette, donc, quelque chose se prépare du côté des grands de ce monde. Une guerre économique, un gros truc. Je ne sais pas de quoi elle parle, mais je sais ce que ça signifie: beaucoup de travail, de la mercatique, de la réactivité. Une jolie publicité si ça marche. Et si ça échoue, il ne me restera plus qu'à suivre les conseils de ma mère et trouver un mari qui m'entretienne. Il n'y a pas d'échec autorisé sur le champ de bataille. À la réflexion, les aspirateurs ne me conviennent pas si mal. J'ai même un slogan.

Jeannette, de son côté, est très enthousiaste. Elle est certaine que ça serait un excellent tremplin pour ma carrière. Ou une méthode radicale pour y mettre fin. Elle m'encourage, elle me prend des contacts. Demain, je rencontre un ami à elle, un papy. Selon ses dires, il lit l'avenir. Carrément. Venant d'une publicitaire aguerrie, je sens le produit de mauvaise qualité. Mais elle a l'air sincère. Je ne sais pas si c'est possible chez elle. Statistiquement, je dirais non, mais sait-on jamais. Je ne vais pas perdre espoir, pas avant la fin de l'été en tout cas. Je vais plutôt aller faire un tour à la piscine. Il doit y avoir des phantasmes bronzés à admirer.

Belle réussite, j'ai écrit une jolie tartine. J'ai au moins utilisé un nombre raisonnable de place, alors que mon précédent essai s'était interrompu après dix lignes pathétiques. J'avais gaspillé un beau cahier relié de cuir. Alors que là, je peux encore croire que mon achat aura été rentable.


Manuscrit

Manuscrit


Le perfectionnement continu

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Elle est nécessaire dans ma vie, mais elle repose sur des bases trop peu stables pour s'y appuyer. Elle est trop subjective: chacun a sa propre définition et chacun aime sa propre beauté. Mais, quoi qu'on en dise, il est nécessaire de la cultiver. C'est un impératif pour chacun de nous.

Il y a fort longtemps, peut-être y avait-il une justice. Les personnes qui avaient le privilège de naître belles étaient plus désirables; fatalement, elles en devenaient prédisposées à la syphilis ou à la vérole, qui avaient tôt fait de les rendre laides. Banalement laides.

Depuis, la médecine a pris son envol. La beauté est devenue une préoccupation d'autant plus importante qu'elle est à présent considérée comme un bien de consommation, durable selon les standards actuels. La beauté a une valeur, elle s'achète et se vend. On consomme pour soigner son apparence. Soigner. La beauté a fait sa place dans le domaine de la santé. Car il est admis que chacun a le droit d'être beau. Sinon, pourquoi le remboursement de certaines opérations esthétiques serait-il sérieusement discuté?

À l'heure actuelle, il y a des parents qui ne se rendent pas compte que leurs enfants seront laids. Irrémédiablement laids! Un ravalement complet de leur visage ne suffirait pas à tout harmoniser. Ces gens-là sont des criminels et des profiteurs. Je pèse mes mots. Par leur égoïsme et leur inconscience, ils menacent déjà les assurances sociales de demain. S'il y avait une justice, ils se feraient traîner au tribunal pour tort moral et finiraient leurs jours en prison.

Car chacun a le droit de devenir beau et de le rester. Ce n'est pas une question d'argent. Si les cosmétiques ne sont pour la plupart qu'un moyen de s'enrichir sur le dos des naïfs, la chirurgie esthétique offre tous les traitements nécessaires à la beauté de chacun. La graisse est retirée ou déplacée, la peau tendue, lissée, les rides comblées, les corps et les visages deviennent jeunes et beaux.

Pourquoi en serait-il autrement? Les ouvriers doivent être des éphèbes hâlés par le soleil, les pectoraux ornés de sueur et de poussière. Les longs cheveux blonds des caissières de supermarché doivent couler sur leurs épaules et souligner la délicatesse de leurs traits. Je n'aurais aucune envie de travailler avec des collègues ridés, gras et repoussants. Les beaux visages et les beaux corps qui m'entourent sont un perpétuel enchantement.

Le corps féminin a des propriétés surprenantes. Il est un moyen de séduire, un appel. Et un bien de consommation. Ce n'est pas du sexisme. La femme est une viande qui se mange saignante. Un peu d'assaisonnement pour rehausser le goût, uniquement le strict nécessaire. Pas d'arôme trop puissant, le simple bonheur de la chair fraîche. Un bikini, une touche de maquillage, du vernis à ongles. Un soleil radieux, le souffle du zéphyr dans les cheveux, un palmier, l'eau azur.

Le mâle est au second plan. Il n'a pas les mêmes propriétés, son aura est différente. Nous suivons la voie sans faire de concurrence. Nous sommes tout autant nécessaires à l'harmonie, mais nous n'interprétons que la deuxième voix.

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Je n'ai pas le choix d'être beau. De m'entretenir, de prendre soin de moi. L'air de rien. Je consulte régulièrement les tarifs des cliniques et les offres promotionnelles. Ceux qui ne le font pas sont stupides ou aveugles. N'y a-t-il pas de meilleure façon de se réaliser que de s'offrir ce qui nous fera du bien? Il y avait eu les peintres, les musiciens et les écrivains. Il y aura les esthéticiens, capables de faire du beau, de remodeler un visage, un muscle abdominal ou une fesse pour les rendre irrésistibles. Sérieusement, si vous aviez le choix entre une œuvre d'art et un humain idéal, choisiriez-vous l'art?

Mais peut-être vous sentez-vous différents. Vous pensez que l'apparence ne compte pas pour vous. Vous parlez du "diktat de la beauté", vous affectez de plaindre ces gens trop égoïstes ou pas assez profonds qui ne se sentent exister que quand ils séduisent. Vous avez sans doute des arguments, peut-être même sont-ils pertinents. Peu importe. Qui comptez-vous convaincre? Vous portez sur votre corps les stigmates de votre frustration. Vous essayez de faire croire que votre faiblesse est en fait une force. Mais la norme n'est pas d'être faible, comme elle n'est pas d'être laid. Le chien à trois pattes pourra être intimement convaincu qu'il est supérieur à ses collègues quadrupèdes, personne n'y croira. Et il mourra comme un chien.

Si vous ne faites aucun effort pour vous, pensez au moins à vos proches. Éprouvez-vous un plaisir mesquin lorsqu'ils ont honte de s'afficher avec vous? Êtes-vous réellement sadique? Vous repaissez-vous de leurs souffrances lorsque leurs yeux croisent votre faciès ravagé par les rides?

Et d'ailleurs, que diraient nos descendants s'ils voyaient qu'il y a encore des rides sur nos visages? À n'en pas douter, ils se moqueraient du manque de volonté de leurs ancêtres. Ces naïfs pensaient sauvegarder ce qu'ils appelaient la nature; le monde ne va pourtant pas plus mal depuis que les vaches poussent comme des végétaux.

La nature est un bien grand mot; elle n'a d'intérêt que si elle est belle. Qui aurait envie de protéger un marais putride colonisé de crapauds pustuleux? Évidemment, la campagne fait vendre, les grands espaces... Mais on pourrait se contenter d'une poignée de panoramas fabuleux. Qu'est-ce qui ressemble davantage à une rivière tumultueuse qu'une autre rivière tumultueuse? C'est là qu'est l'illusion: allez voir sur place les merveilles que vous contemplez en images et vous constaterez qu'il pleut, que le vent vous souffle des embruns au visage, que des détritus se mêlent à l'écume et que les touristes rendent la marche difficile.

Le rêve est supérieur à la réalité: c'est là une vérité sans cesse répétée. Il en est de même pour les êtres humains: la beauté retouchée surpasse la beauté. Devant son miroir, personne ne peut se sentir à la hauteur. L'acide hyaluronique et le silicone ne font que peu de concurrence au pinceau virtuel du graphiste. La frustration fait vendre. L'envie fait vendre, l'orgueil fait vendre, la culpabilité, l'égoïsme, ...

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Je vis avec et elle me lasse. Je suis un privilégié, je côtoie en majorité de belles personnes. Pas des parvenus, de véritables réussites de la nature. C'est ce que je dois dire, en tout cas. Il est nécessaire de préserver le rêve: pas question de parler de retouche, d'opération. Le mot régime est sorti de mon vocabulaire. Je n'en comprends même pas le sens. Dans mon monde, la beauté est naturelle.

Je connais le revers de la médaille. Il n'y a rien de moins superficiel qu'un mannequin. De plus pragmatique, de plus organique. À longueur d'année, nous comptons les calories, les protéines, les injections, les doses. Nous sommes à l'affût des nouvelles technologies. Nous vivons contre le temps. Et le temps passe vite.

Mon corps atteint ses limites. La limite d'âge, pour commencer. Je mens depuis des années. De discrètes soustractions. Je ne trompe personne. Mon corps est toujours athlétique, la peau de mon visage toujours lisse. Mes mains se décharnent, mes articulations grincent. Mes fonctions vitales n'ont jamais été aussi fragiles. Les carences ont fait des ravages. Si l'enveloppe ne vieillit pas, pourquoi le contenu changerait-il?

J'ai soigné autant que possible. Je me suis soigné, j'ai pris soin de moi. Je me suis réalisé par mon apparence, j'ai augmenté mon bonheur, je me suis offert de la réussite. Je peux toujours travailler.

Je m'étais dit peu importe, je ne vivrai pas vieux. Imaginer ma mort ne me dérangeait pas, j'étais tout à l'ivresse du succès, de l'argent. Les galas et les discothèques. L'impression de compter, l'agréable sensation d'avoir triomphé. Je n'avais pas prévu. Je n'ai jamais pensé à mon avenir. Comme s'il valait mieux éviter de m'appesantir. Il n'a toujours été question que de légèreté. De grâce. Les choses massives n'ont-elles pas droit aux qualificatifs élogieux?

Mon corps n'est pas fait pour le mouvement. Il doit donner l'illusion de l'immobilité. De la translation régulière. Il ne sert qu'à porter. Mettre en valeur des créations. Les faire aller et venir sur des podiums, sans laisser croire que quelqu'un se trouve à l'intérieur. Il ne me reste qu'une fine parcelle d'humanité. Juste le nécessaire pour faire croire que les œuvres que je porte sont destinées à de vraies personnes. Je n'en suis pas une. Mon maquillage fait illusion le temps d'une traversée. Sur papier glacé, je suis plus synthétique qu'organique. Les outils ont retouché, les balances ont corrigé la couleur et amélioré l'éclairage.

Il y avait un temps où les passants se retournaient. J'étais une vraie réussite. Un idéal, un modèle peut-être. Ma beauté était de celles que je vante: rayonnante. Les scalpels me copiaient sans atteindre l'original.

Le temps a passé. Les regards que je capte ne montrent ni admiration ni émerveillement. Je suis bien différent des affiches sur lesquelles j'ai encore la chance d'apparaître. Je ne suis pas devenu monstrueux, ma maigreur passe inaperçue, mes traits ne sont pas difformes. Mais je ne suis plus humain.

Je dois penser à mon avenir. Je pourrais me teindre les cheveux en gris argenté, porter des lentilles aux reflets bizarres. Je serais le vieillard bionique, les machines auraient envahi mon corps et modifié mon apparence. Que puis-je y perdre? Je sais bien que ma carrière est finie. Autant donner un aperçu de notre futur. Il a quarante ans? On ne dirait pas. Je sais que je n'ai plus d'âge.

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Je la hais pour ce qu'elle m'a fait endurer. Mais je regrette qu'elle m'ait fui.


Couverture

Vous vous attendez à lire l'aventure d'un humain, n'est-ce pas? Ou d'un animal, ou d'une créature imaginaire comme le hobbit, qui est très à la mode. Et vous lui offrez gracieusement la capacité de penser, parce que vous avez besoin de vous identifier à votre héros et vous estimez que la pensée est typiquement humaine? Ce que les humains peuvent être égoïstes! Ils croient qu'ils sont plus ou moins les seuls à penser. Pourtant, toutes les choses que vous voyez ont cette capacité. Elles n'ont pas de bonne adéquation entre leurs pensées et leur corps, c'est tout.

Moi, je ne suis ni un humain, ni un rat, ni un elfe, ni un Zal3gx-0g3b2 de la planète Qat-6. Je suis une couverture. Un bout de tissu. J'habite un asile pénitentiaire, qui n'est rien d'autre qu'une prison avec un joli nom. Je trouve même qu'«asile» fait assez humaniste. On s'attendrait à une ambiance chaleureuse.

J'habite un parallélépipède rectangle métallique de deux mètres de long, deux de large et deux de haut. Au plafond, qui est blanc immaculé, il y a une ampoule protégée par deux barres de fer épaisses qui s'entrecroisent, pour éviter qu'on ne la brise. Au sol, il y a des toilettes. Elles sont fonctionnelles et propres. Au mur est fixé un lit. Et voilà, il n'y a rien d'autre.

Pendant au moins quinze heures par jour, il y a une humaine. C'est bien son histoire que je vais raconter; si vous pensiez encore que j'allais me rabattre sur un humain, vous aviez raison, en tout cas en partie: son destin est maintenant étroitement lié au mien.

Elle n'est pas une prisonnière comme les autres: c'est une prisonnière politique. Cependant, elle s'est fait enfermer en tant que voleuse à l'étalage, parce que les voies de la Justice sont impénétrables. Pour ce délit somme toute modeste, elle a été condamnée pour une durée indéterminée, sans doute plus longtemps qu'une tueuse ou une tortionnaire. Je suppose qu'elle a été condamnée sur de faux témoignages et sans preuve. Comme d'habitude.

Il lui arrive d'être malmenée, à intervalles irréguliers. Le but est de créer une charge psychologique. Les méthodes employées sont technologiques: les séquelles sont difficiles à détecter, ce qui évite les problèmes avec les organismes de contrôle. Je suis choquée de voir dans quel état elle est: alors même qu'elle est convenablement nourrie, en bonne forme physique -elle fait sa gym-, qu'elle prend l'air au moins une fois par jour et parfois pendant plusieurs heures, elle est détruite.

Je ne vois pas pourquoi les humains sont aussi cruels les uns envers les autres. J'imagine qu'il en serait de même avec les couvertures, si elles pouvaient se mouvoir.

Quand elle va bien, elle est belle comme la nuit. Le jour est un cliché et il ne convient pas à une prison. Elle est de taille moyenne, elle a les cheveux noirs et une peau délicate, ce qui est un signe de richesse chez les couvertures. Elle n'est pas jolie au sens où l'entendrait un humain, son visage est trop marqué, mais ce sont ces excès qui la rendent belle.

Au fil des jours, son équilibre mental chavire. Il y a une année, lorsqu'elle est arrivée, elle voyait son emprisonnement comme un passage obligé. Elle avait l'impression de faire partie d'un groupe dans lequel figuraient Gandhi ou Mandela. Elle croyait en la noblesse de ses idées, en un avenir, elle croyait en un monde meilleur. Maintenant elle ne s'identifie à aucun héros. Elle ne se compare pas non plus à un microbe, pas à une poussière, ce qui est dramatique. Elle n'est plus rien pour elle.

Elle perd son existence et dans quelques temps même la liberté ne pourra pas la lui faire retrouver. Les geôliers ne sont jamais les mêmes: impossible d'établir la moindre relation. C'est un des moyens utilisés pour déstabiliser les prisonniers. Au bout de quelques années de prison, il se dit que les moins forts perdent le langage.

À présent, elle ne mange plus, elle s'amenuise, elle ne croit plus en ses idées ni en un quelconque dieu, ni en rien, à part la haine, la violence, la traîtrise, la fourberie, l'avarice. La liste n'est pas exhaustive. Elle a perdu toute confiance en l'humain. Et donc en elle.

Le projet gouvernemental est bien conçu: soit elle sortira aliénée soit elle mourra, et comme les organismes internationaux veillent, tout est prévu. C'est pour ça que je suis là: pour la trahir dans un moment de faiblesse. Elle se pendra à la lampe.

 

Mon premier texte publié. Je l'ai longtemps considéré comme mon meilleur. Après plus de dix ans, j'ai fini par lui trouver des défauts de jeunesse.

Lorsqu'il est paru, son titre a fait penser à certains que j'étais l'auteur de la couverture du recueil.


Laitue

Je n'ai aucun souvenir de mes parents. Ni de mon père, ni de ma mère. Je suis une "self-made plante". J'ai toujours choisi moi-même la voie à suivre, l'orientation à choisir, le bon moment pour croître ou pour accumuler de l'énergie. Mes racines, étendues et ramifiées, récoltent toute l'eau et tous les nutriments à disposition et mes feuilles épaisses me fournissent, jour après jour, l'énergie dont j'ai besoin. Depuis longtemps déjà, j'ai repoussé les invasions du gazon, privé le trèfle de lumière; seule l'ombre dentelée d'une feuille de pissenlit vient encore me déranger les matins ensoleillés. Mais ma croissance le prive lentement de son eau. D'ici quelques jours, s'il ne pleut pas, elle sera morte, sans avoir trouvé la force de pointer une fleur vers le ciel. Un adversaire en moins. Je n'y prends pas particulièrement de plaisir, mais je n'éprouve aucune pitié. C'est mon rôle, simplement.

Le soleil est levé depuis quelques temps. Malheureusement, les grands ennemis le voilent et l'air est humide. Aucune laitue n'a trouvé de moyen de lutter contre les nuages. Ils restent sourds aux prières comme aux menaces et dispensent leur pluie au gré de leur humeur. J'ai puisé l'eau dont j'avais besoin, mais mon corps fonctionne au ralenti. Je dois me contenter d'attendre. L'inaction est pénible, d'autant plus que j'avais en projet de fleurir rapidement. J'étais en train d'évaluer mes réserves et l'énergie qu'il me faudrait dépenser, quand une affreuse douleur m'a tirée de mes calculs. Pas de doute, je me faisais manger. Selon la nature des morsures, leur fréquence et leur taille, il s'agissait d'une limace. Contre ce genre d'ennemis non plus il n'y a rien à faire, si ce n'est attendre qu'elles soient repues, que le soleil les chasse et que la pluie efface leurs traces de bave.

La limace avait un appétit terrible et elle semblait décidée à me manger toute entière. Je trouvais malheureux qu'elle ne s'attaque pas plutôt à la feuille de pissenlit, mais elle le trouvait sans doute trop acide. Elle se doutait bien que mes feuilles étaient plus savoureuses. La perfection a aussi ses défauts.

Par chance, les grands ennemis avaient été chassés, et mon allié le plus précieux, le soleil, est revenu. Je me suis sentie pleine d'énergie; la limace était devenue un problème bénin. Elle me mordait d'ailleurs moins vite. Sans doute craignait-elle la morsure des rayons et se préparait-elle à prendre la fuite. Elle continuait cependant à brouter ma feuille extérieure, non sans répandre sa bave gluante. Quelle créature répugnante!

Et soudain, avant même qu'elle ne fasse mine de partir, elle s'est fait soulever et a disparu. J'ai senti les rayons affluer à nouveau dans mes feuilles et j'ai remercié l'esprit bienfaisant qui m'avait protégé.

 

Encore une vieillerie…