La nature post-humaine

Publication : mercredi 25 avril 2018

Écrit pour un appel à textes ayant pour thème le transhumanisme. 

 

Quand j’ai commencé mes études, j’avais la tête pleine d’ambitions. J’étais convaincu que moi et ma génération allions changer l’humanité, assister à la naissance d’une nouvelle espèce. Le choix de la médecine était naturel, la meilleure voie pour participer à ce moment historique. Franchir un palier, nous ne sommes pas les premiers à en rêver.

J’ai toujours privilégié ce qui me rapprocherait des laboratoires à visée transhumaniste. Je n’ai rien contre le fait de soigner les gens, mais ce n’est pas ce qui me motive.

J’ai terminé mon cursus avec d’excellents résultats, toutes les portes m’étaient ouvertes. La chirurgie implantatoire, les branchements neuraux. J’ai rencontré les premiers améliorés et les chercheurs qui s’en étaient occupé. J’ai moi-même appris à poser les appareils, à faire des greffes. À cette époque, le transhumanisme était encore confidentiel, les services concernés liées à des laboratoires de recherche, l’expérimentation jouait un rôle important. Mais, comme tout le reste, nous en sommes venu à maîtriser les procédés, les premières cliniques sont apparues. À présent, elles ont pignon sur rue.

Naturellement, je suis devenu chirurgien transhumaniste. Je suis une sommité dans le domaine, ce que je considère comme une juste récompense des efforts que j’ai fournis. Les médias m’invitent régulièrement, les célébrités viennent me consulter. Je devrais avoir réalisé mon rêve.

 

Il existe de nombreuses manières d’améliorer l’humain. À notre stade de maîtrise, nous sommes peu ou prou capables de tout transformer. Le cerveau, évidemment, mais aussi la peau, la musculature, le fonctionnement des organes. Certaines techniques ont d’ailleurs été reprises par d’autres spécialités: les cardiologues ont adopté les cœurs artificiels et ne nous consultent que pour les branchements neuraux.

Je devrais améliorer l’humain, le rendre plus adapté à son environnement, plus intelligent, le doter de nouvelles capacités. En quelque sorte, c’est ce que je fais. Je me sens coupable de me plaindre de mon sort, mais pourtant la vérité est là: le métier que j’exerce est bien loin de ce que j’avais choisi.

L’opération que je pratique le plus est la pose d’un régulateur musculaire. Une petite interface neurale, vite installée, qui permet de contrôler précisément son activité musculaire. La publicité dit que cela permet d’améliorer ses performances sportives. En vérité, il n’en est rien et personne n’est dupe: la seule utilité de cet appareil est de contrôler sa musculature et d’avoir un corps d’athlète sans effort. C’est l’opération préférée des hommes, après quelques semaines ils développent des pectoraux saillants et des deltoïdes si large qu’on les croirait taillés dans une boule de bowling.

Les femmes, elles, aiment aussi beaucoup les régulateurs musculaires, mais elles les lient invariablement avec un contrôleur hormonal. Leur action remplace les  implants mammaires et toutes les opérations liées au remodelage du corps. Ce qui explique d’ailleurs que les esthéticiens aient si rapidement rejoint nos rangs.

Les modifications physiques ne s’arrêtent pas là: le traitement dermique, malgré son prix, a aussi bien des adeptes, de même que les cellules capillaires. Bronzer sur commande, faire apparaître des tatouages, modifier sa coupe de cheveux en un instant, nous en faisons bientôt cinquante par semaine. Et nous voyons de plus en plus de tatouages mobiles dans les rues. Certains en profitent même pour lire le journal, qu’ils affichent sur leur poignet.

On me reprochera d’être réducteur. Bien sûr, la chirurgie transhumaniste ne se résume pas à des modifications de l’apparence. Le transmetteur, qui permet de communiquer avec un ordinateur, est très apprécié des hommes d’affaire. Les oisifs, pour leur part, préfèrent les régulateurs neuronaux. Ils modifient leur humeur, ce qui leur permet d’être euphoriques en permanence. Parfois, ils se suicident en s’administrant une surdose de sensations agréables. Les appareils que nous vendons sont bridés, mais tout le monde sait qu’il est très facile de les déverrouiller.

Mais j’en viendrais presque à oublier le sexe amélioré. Là aussi, c’est un rêve masculin que d’être doté d’un phallus aussi long qu’un avant-bras, capable de vibrer, de devenir plus ou moins élastique, de faire apparaître sur commande différents reliefs censés améliorer le plaisir. La rumeur veut qu’une femme qui y a goûté ne puisse plus s’en passer.

Comme on l’avait prédit au début du siècle, il y a maintenant un fossé entre les post-humains et les autres. Mais de là à dire que la science a amélioré l’humain… Elle lui a seulement offert de nouveaux outils pour révéler sa nature.