Le perfectionnement continu

Publication : mercredi 25 avril 2018

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Elle est nécessaire dans ma vie, mais elle repose sur des bases trop peu stables pour s'y appuyer. Elle est trop subjective: chacun a sa propre définition et chacun aime sa propre beauté. Mais, quoi qu'on en dise, il est nécessaire de la cultiver. C'est un impératif pour chacun de nous.

Il y a fort longtemps, peut-être y avait-il une justice. Les personnes qui avaient le privilège de naître belles étaient plus désirables; fatalement, elles en devenaient prédisposées à la syphilis ou à la vérole, qui avaient tôt fait de les rendre laides. Banalement laides.

Depuis, la médecine a pris son envol. La beauté est devenue une préoccupation d'autant plus importante qu'elle est à présent considérée comme un bien de consommation, durable selon les standards actuels. La beauté a une valeur, elle s'achète et se vend. On consomme pour soigner son apparence. Soigner. La beauté a fait sa place dans le domaine de la santé. Car il est admis que chacun a le droit d'être beau. Sinon, pourquoi le remboursement de certaines opérations esthétiques serait-il sérieusement discuté?

À l'heure actuelle, il y a des parents qui ne se rendent pas compte que leurs enfants seront laids. Irrémédiablement laids! Un ravalement complet de leur visage ne suffirait pas à tout harmoniser. Ces gens-là sont des criminels et des profiteurs. Je pèse mes mots. Par leur égoïsme et leur inconscience, ils menacent déjà les assurances sociales de demain. S'il y avait une justice, ils se feraient traîner au tribunal pour tort moral et finiraient leurs jours en prison.

Car chacun a le droit de devenir beau et de le rester. Ce n'est pas une question d'argent. Si les cosmétiques ne sont pour la plupart qu'un moyen de s'enrichir sur le dos des naïfs, la chirurgie esthétique offre tous les traitements nécessaires à la beauté de chacun. La graisse est retirée ou déplacée, la peau tendue, lissée, les rides comblées, les corps et les visages deviennent jeunes et beaux.

Pourquoi en serait-il autrement? Les ouvriers doivent être des éphèbes hâlés par le soleil, les pectoraux ornés de sueur et de poussière. Les longs cheveux blonds des caissières de supermarché doivent couler sur leurs épaules et souligner la délicatesse de leurs traits. Je n'aurais aucune envie de travailler avec des collègues ridés, gras et repoussants. Les beaux visages et les beaux corps qui m'entourent sont un perpétuel enchantement.

Le corps féminin a des propriétés surprenantes. Il est un moyen de séduire, un appel. Et un bien de consommation. Ce n'est pas du sexisme. La femme est une viande qui se mange saignante. Un peu d'assaisonnement pour rehausser le goût, uniquement le strict nécessaire. Pas d'arôme trop puissant, le simple bonheur de la chair fraîche. Un bikini, une touche de maquillage, du vernis à ongles. Un soleil radieux, le souffle du zéphyr dans les cheveux, un palmier, l'eau azur.

Le mâle est au second plan. Il n'a pas les mêmes propriétés, son aura est différente. Nous suivons la voie sans faire de concurrence. Nous sommes tout autant nécessaires à l'harmonie, mais nous n'interprétons que la deuxième voix.

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Je n'ai pas le choix d'être beau. De m'entretenir, de prendre soin de moi. L'air de rien. Je consulte régulièrement les tarifs des cliniques et les offres promotionnelles. Ceux qui ne le font pas sont stupides ou aveugles. N'y a-t-il pas de meilleure façon de se réaliser que de s'offrir ce qui nous fera du bien? Il y avait eu les peintres, les musiciens et les écrivains. Il y aura les esthéticiens, capables de faire du beau, de remodeler un visage, un muscle abdominal ou une fesse pour les rendre irrésistibles. Sérieusement, si vous aviez le choix entre une œuvre d'art et un humain idéal, choisiriez-vous l'art?

Mais peut-être vous sentez-vous différents. Vous pensez que l'apparence ne compte pas pour vous. Vous parlez du "diktat de la beauté", vous affectez de plaindre ces gens trop égoïstes ou pas assez profonds qui ne se sentent exister que quand ils séduisent. Vous avez sans doute des arguments, peut-être même sont-ils pertinents. Peu importe. Qui comptez-vous convaincre? Vous portez sur votre corps les stigmates de votre frustration. Vous essayez de faire croire que votre faiblesse est en fait une force. Mais la norme n'est pas d'être faible, comme elle n'est pas d'être laid. Le chien à trois pattes pourra être intimement convaincu qu'il est supérieur à ses collègues quadrupèdes, personne n'y croira. Et il mourra comme un chien.

Si vous ne faites aucun effort pour vous, pensez au moins à vos proches. Éprouvez-vous un plaisir mesquin lorsqu'ils ont honte de s'afficher avec vous? Êtes-vous réellement sadique? Vous repaissez-vous de leurs souffrances lorsque leurs yeux croisent votre faciès ravagé par les rides?

Et d'ailleurs, que diraient nos descendants s'ils voyaient qu'il y a encore des rides sur nos visages? À n'en pas douter, ils se moqueraient du manque de volonté de leurs ancêtres. Ces naïfs pensaient sauvegarder ce qu'ils appelaient la nature; le monde ne va pourtant pas plus mal depuis que les vaches poussent comme des végétaux.

La nature est un bien grand mot; elle n'a d'intérêt que si elle est belle. Qui aurait envie de protéger un marais putride colonisé de crapauds pustuleux? Évidemment, la campagne fait vendre, les grands espaces... Mais on pourrait se contenter d'une poignée de panoramas fabuleux. Qu'est-ce qui ressemble davantage à une rivière tumultueuse qu'une autre rivière tumultueuse? C'est là qu'est l'illusion: allez voir sur place les merveilles que vous contemplez en images et vous constaterez qu'il pleut, que le vent vous souffle des embruns au visage, que des détritus se mêlent à l'écume et que les touristes rendent la marche difficile.

Le rêve est supérieur à la réalité: c'est là une vérité sans cesse répétée. Il en est de même pour les êtres humains: la beauté retouchée surpasse la beauté. Devant son miroir, personne ne peut se sentir à la hauteur. L'acide hyaluronique et le silicone ne font que peu de concurrence au pinceau virtuel du graphiste. La frustration fait vendre. L'envie fait vendre, l'orgueil fait vendre, la culpabilité, l'égoïsme, ...

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Je vis avec et elle me lasse. Je suis un privilégié, je côtoie en majorité de belles personnes. Pas des parvenus, de véritables réussites de la nature. C'est ce que je dois dire, en tout cas. Il est nécessaire de préserver le rêve: pas question de parler de retouche, d'opération. Le mot régime est sorti de mon vocabulaire. Je n'en comprends même pas le sens. Dans mon monde, la beauté est naturelle.

Je connais le revers de la médaille. Il n'y a rien de moins superficiel qu'un mannequin. De plus pragmatique, de plus organique. À longueur d'année, nous comptons les calories, les protéines, les injections, les doses. Nous sommes à l'affût des nouvelles technologies. Nous vivons contre le temps. Et le temps passe vite.

Mon corps atteint ses limites. La limite d'âge, pour commencer. Je mens depuis des années. De discrètes soustractions. Je ne trompe personne. Mon corps est toujours athlétique, la peau de mon visage toujours lisse. Mes mains se décharnent, mes articulations grincent. Mes fonctions vitales n'ont jamais été aussi fragiles. Les carences ont fait des ravages. Si l'enveloppe ne vieillit pas, pourquoi le contenu changerait-il?

J'ai soigné autant que possible. Je me suis soigné, j'ai pris soin de moi. Je me suis réalisé par mon apparence, j'ai augmenté mon bonheur, je me suis offert de la réussite. Je peux toujours travailler.

Je m'étais dit peu importe, je ne vivrai pas vieux. Imaginer ma mort ne me dérangeait pas, j'étais tout à l'ivresse du succès, de l'argent. Les galas et les discothèques. L'impression de compter, l'agréable sensation d'avoir triomphé. Je n'avais pas prévu. Je n'ai jamais pensé à mon avenir. Comme s'il valait mieux éviter de m'appesantir. Il n'a toujours été question que de légèreté. De grâce. Les choses massives n'ont-elles pas droit aux qualificatifs élogieux?

Mon corps n'est pas fait pour le mouvement. Il doit donner l'illusion de l'immobilité. De la translation régulière. Il ne sert qu'à porter. Mettre en valeur des créations. Les faire aller et venir sur des podiums, sans laisser croire que quelqu'un se trouve à l'intérieur. Il ne me reste qu'une fine parcelle d'humanité. Juste le nécessaire pour faire croire que les œuvres que je porte sont destinées à de vraies personnes. Je n'en suis pas une. Mon maquillage fait illusion le temps d'une traversée. Sur papier glacé, je suis plus synthétique qu'organique. Les outils ont retouché, les balances ont corrigé la couleur et amélioré l'éclairage.

Il y avait un temps où les passants se retournaient. J'étais une vraie réussite. Un idéal, un modèle peut-être. Ma beauté était de celles que je vante: rayonnante. Les scalpels me copiaient sans atteindre l'original.

Le temps a passé. Les regards que je capte ne montrent ni admiration ni émerveillement. Je suis bien différent des affiches sur lesquelles j'ai encore la chance d'apparaître. Je ne suis pas devenu monstrueux, ma maigreur passe inaperçue, mes traits ne sont pas difformes. Mais je ne suis plus humain.

Je dois penser à mon avenir. Je pourrais me teindre les cheveux en gris argenté, porter des lentilles aux reflets bizarres. Je serais le vieillard bionique, les machines auraient envahi mon corps et modifié mon apparence. Que puis-je y perdre? Je sais bien que ma carrière est finie. Autant donner un aperçu de notre futur. Il a quarante ans? On ne dirait pas. Je sais que je n'ai plus d'âge.

Je ne peux pas dire que j'aime la beauté. Je la hais pour ce qu'elle m'a fait endurer. Mais je regrette qu'elle m'ait fui.